Cécile Térouanne, Directrice Editoriale chez Hachette Jeunesse / Black Moon, se confie à nous

J’ai eu le plaisir de rencontrer Cécile Térouanne, directrice de Hachette Romans/Black Moon, à l’occasion du Salon du Livre de Montreuil 2012. Passionnée par son métier et visionnaire, Cécile nous a parlé en toute simplicité d’elle et de son travail au sein de Hachette.

Dans un premier temps, pourriez-vous nous parler de vous : votre parcours avant Hachette, de ce qui vous a amené dans le milieu de l’édition.

J’ai débuté dans l’édition en démarrant de zéro.

Mes études de Lettres, et ma spécialisation en Russe, m’ont permis de réaliser un stage d’été chez Actes Sud, qui lançait à l’époque les traductions des œuvres de Dostoïevski par André Markowicz. Suite à cela, il m’a été demandé de trouver des textes inédits en langue française de Nina Berberova, dont Actes Sud était l’éditeur français. Hubert Nyssen, directeur d’Actes Sud avait été désigné par l’auteur comme légataire universel de son œuvre.
Hubert Nyssen m’a offert la possibilité de traduire l’un des textes que j’avais trouvé. C’est de cette façon que je suis arrivée dans l’édition.
Tout en poursuivant parallèlement mes études en Russe à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai effectué mes premières traductions, puis ai définitivement bifurqué, au terme de ma scolarité, vers l’édition en acceptant le poste de secrétaire d’édition auprès de Madeleine Thoby qui créait, à cette époque, Actes Sud Junior.

Par la suite, j’ai fait une brève escale dans le scolaire chez Bordas. J’en suis repartie avec la certitude que je n’étais pas faite pour l’édition scolaire.

Après cela, j’ai rejoint Flammarion et l’équipe du Père Castor/Flammarion jeunesse pour 6 ans.

Et cela fait maintenant plus 8 ans que je suis chez Hachette.
J’ai été recrutée en tant que directrice éditoriale du Livre de Poche Jeunesse, mais ai été également chargée de développer les grands formats. Depuis 2 ans, je suis directrice du département Hachette Romans/Black Moon/Livre de Poche Jeunesse.

Aujourd’hui quelles sont vos missions au sein d’Hachette ?

Je dirige un département de 12 personnes. Nous publions environ 80 nouveautés en grand format par an, et 120 nouveautés en poche. Le catalogue des grands formats représente 250 à 300 titres. Celui du poche contient 700 titres vivants.

Mon travail consiste à mettre sur pied le programme d’édition, et animer l’équipe qui ensuite en assure la production.
J’ai sous ma direction 3 éditeurs, une graphiste, une responsable marketing qui dirige elle-même deux personnes, deux attachées de presse et toute la partie administration.
Nous fonctionnons comme une petite maison d’édition, avec une certaine autonomie, puisque je prends mes décisions éditoriales sans en référer à qui que ce soit. Je construis l’ensemble de la politique éditoriale et transmets le programme que j’ai établis à mes collaboratrices. Ces dernières lancent ensuite la production et la commercialisation.

Votre journée type ressemble à quoi ?

C’est très variable. Les lectures sont rares car elles se font souvent sur le temps personnel. Au cours de ma journée, je multiplie les rendez-vous avec des collègues de Hachette, mais aussi avec les différents acteurs de l’édition : des agents de passage à Paris, des éditeurs afin de négocier l’acquisition des droits Poche, des auteurs et des traducteurs pour discuter de l’avancement des projets en cours…

Je vais également à la rencontre des classes et des bibliothèques pour promouvoir notre travail, et j’effectue des déplacements sur les salons du Livre en France mais également à l’étranger.

Le label Black Moon existe maintenant depuis 7 ans. Qu’est-ce qui a motivé sa création ?

J’ai été recruté par Charlotte Ruffault qui était directrice en 2004, pour diriger le Livre de Poche Jeunesse, mais aussi pour développer la création en grand format, en particulier du côté des adolescents. C’est un public que je connaissais bien pour avoir participé au lancement de la collection Tribal chez Flammarion.
J’ai donc commencé à faire un état des lieux et à me dire que si je voulais faire de la littérature Jeunes Adultes (à l’époque on appelait ce secteur « adolescent »), il me fallait trouver des textes qui correspondent à cela. C’est-à-dire des textes qui soient à la fois grand public et de qualité.
Parmi mes acquisitions, un certain Twilight, inconnu en France à l’époque. Il s’agissait de l’un de mes gros coups de cœur.
L’ensemble des publications a été bien accueilli par les lecteurs, même si nous étions encore loin de la ferveur actuelle de Twilight. Hachette n’étant pas vraiment une marque littéraire, nous avons décidé de fédérer ces textes autour d’un intitulé. Du brainstorming est sorti le nom de Black Moon.

Aujourd’hui, avec les succès de Twilight, Journal d’un Vampire, et 16 Lunes, une importante communauté de lecteurs s’est rassemblée et s’est fidélisée autour de cette marque. Nous avons choisi de la déployer vers l’adulte avec, entre autres initiatives, Black Moon Thriller et Black Moon Nouvelle (lancement en mai 2013).

Les notions de communauté et d’interactivité semblent importantes pour vous. Pouvez-vous nous préciser dans quelle mesure ?

Chez nous, la communication et le marketing se font à 80% en ligne. Ceci nécessite une équipe à temps plein : un webmanager qui alimente en permanence notre site Lecture Academy (100 000 visiteurs uniques par mois) ainsi que notre page Facebook (plus de 85 000 fans). Lecture Academy est une plateforme vivante et non un site catalogue comme peuvent l’être la plupart des sites d’éditeurs.

L’émergence de Twilight et l’explosion de la communication en ligne avec les blogs et forums, sont organiquement liés. On ne sait pas vraiment lequel est l’œuf et lequel la poule. C’est une génération tout entière qui s’exprime sur internet et se sert de ce média pour découvrir de nouvelles lectures.
C’est pourquoi nous sommes en permanence en contact avec eux.
En termes de relation presse, les bloggeurs sont devenus des interlocuteurs au même titre que des journalistes. Dans cette optique, nous avons organisé un apéro avec une quarantaine de bloggeurs cette année à Montreuil. Ces derniers ont pu dialoguer avec nos auteurs et avec nous sur nos titres actuels et à venir.

Comment expliqueriez-vous le phénomène Twilight ?

Le succès de Twilight tient à la concomitance de plusieurs facteurs selon moi.
D’abord un très bon texte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai décidé de l’acheter en 2004, alors qu’il n’était pas encore paru aux USA. La publication ayant été simultanée en France et aux Etats-Unis en 2005, et pour chacun des tomes ensuite.
Quand j’ai lu Twilight, je suis tombée amoureuse d’Edward au même titre que Bella. (rires) L’histoire est magnifique, et l’immersion dans l’univers se fait immédiatement.
Ensuite, le phénomène de déploiement par le bouche à oreille et par internet a créé un effet boule de neige. Et l’adaptation au cinéma a été un tremplin pour le tome 4, comme ce fut le cas pour Harry Potter.

Twilight manifeste aussi un état de la société où les frontières sont labiles entre ce qui définit l’enfant et l’adulte. Les adultes souhaitent rester enfants. Les enfants veulent devenir adultes. D’où cette littérature cross-over, préparée en amont par Philipp Pullman et J.K. Rowling, qui aujourd’hui prend une dimension spectaculaire autour de cette saga. Des échanges réciproques entre les mères et leurs filles se sont créés, de la même manière qu’il existe des doubles complicités adulte-enfant chez d’autres marques comme Petit Bateau ou Comptoir des Cotonniers.

Comment gère-t-on un post-succès ?

Pour nous la gestion du succès Twilight n’est pas de l’ordre de l’après. C’est le présent qui nous intéresse. Nous avons cherché à fidéliser le lectorat apporté par Stephenie Meyer, et le fédérer autour d’une marque. Nous voulons donc proposer à ces lecteurs qui grandissent des textes variés, plus adultes, qui puissent les accompagner dans leur évolution personnelle.

Pour ce qui est du choix des illustrations de couverture, quelle est votre politique ? Le succès de Twilight a-t-il lancé une mode graphique ? Cf. fond noir et design épuré, que l’on retrouve par exemple sur la saga 16 Lunes.

La couverture américaine de Twilight a vraiment imposé une ligne graphique. Elle est devenue « iconic » comme disent les Américains.
Nous avons été les premiers à nous « autocopier » en reprenant le fond noir avec l’élément distinctif quasi symbolique.
Cependant, nous faisons aussi des couvertures sur fond blanc. Nous voulons avant tout des couvertures extrêmement impactantes.
Pour Black Moon, nous utilisons la photographie, quand pour les autres collections du catalogue Hachette Romans nous faisons la plupart du temps appel à des illustrateurs.

Concernant le choix des manuscrits, comment en vient-on à choisir une œuvre plutôt qu’une autre ? Quelles sont les démarches et qui sont les intervenants ?

Le choix se fait entre les éditrices et moi ; et aussi notre tête chercheuse, Natasha Farrant, scout basée à Londres, qui est en contact avec toute l’édition internationale et chargée de rabattre vers nous des projets qu’elle a au préalable triés.
L’entonnoir, au départ très ouvert, s’amenuise au fur et à mesure. Nous recevons énormément de projets et c’est mon travail, en tant que directrice éditoriale, de savoir comment animer le catalogue et vers quoi je souhaite l’orienter. C’est toujours une double-dynamique : alimenter et promouvoir mes marques, tout en restant disponible à ce que je n’ai pas encore publié et qui pourrait être un vecteur de renouvellement et d’innovation.

Quel est votre positionnement par rapport au livre numérique et nouveaux médias ? Ebooks, réalité augmentée ?

Pour moi, le livre numérique est un support supplémentaire, un format, au même titre que le grand format ou le format poche. Je suis extrêmement positive face à l’arrivée de la lecture sur tablette. Je ne parle pas de « livre numérique », parce qu’en fiction, ça n’a pas de sens. Nous sommes dans une homothétie quasi-systématique, donc je parle de plutôt « lecture sur support numérique ».
Chez Hachette, nous mettons en vente nos formats papier et numérique simultanément.
Le numérique peut être l’occasion d’initiatives. Et, de ce point de vue, nous faisons des expériences et essayons d’imaginer ce qu’est capable d’apporter ce nouveau support, pour ensuite le décliner sur papier.
Mais je suis convaincue qu’il n’y a pas de mise en danger pour le format papier. Dans le domaine de la littérature, le livre restera peut-être même l’objet, le support idéal. Parce qu’il reste plus fiable qu’une version numérique dépendante de son support, de l’autonomie de la batterie, et de l’évolution des formats de fichiers, et parce que le livre a une odeur, une saveur : le livre incarne l’expérience même de la lecture… Je défie une tablette ou liseuse de pouvoir prétendre au même pouvoir affectif !

Quels souvenirs majeurs gardez-vous de ces dernières années ?

L’aventure autour de Twilight a été une expérience très forte sur un plan personnel, mais avant tout sur un plan collectif. Elle a modifié fondamentalement notre manière de fonctionner. C’était déjà le cas avant, mais Twilight a acté le fait de travailler conjointement entre les différents services que sont le marketing, la communication et l’éditorial. Nous réfléchissons toujours ensemble et tenons compte de notre marché, de notre lectorat, et de nos interlocuteurs permanents.

Cette mutation très forte tend à se décliner avec le développement de la lecture sur tablette. Et, de ce point de vue, je pense que l’édition est un point d’observation essentiel et passionnant.

Le secteur de l’édition est en crise depuis plusieurs années. Quel est votre ressenti par rapport à tout ça ? Existe-t-il une recette pour y faire face ?

Le secteur de l’édition avait été jusque-là assez épargné par la crise mais maintenant nous commençons à en sentir les effets. La concurrence est devenue très forte sur un secteur en pleine explosion. Les lecteurs, n’ayant pas un porte-monnaie extensible, répartissent leurs investissements sur plus de monde ce qui au final fait moins pour chacun.
Il y aura peut-être une période un peu compliquée mais la difficulté stimule d’autant plus la créativité et l’inventivité.

Quels sont les projets pour 2013 ? Vers quoi vous dirigez-vous à moyen et long terme ?

En 2013, nous avons 2 grandes priorités.
D’abord l’adaptation au cinéma de la saga 16 Lunes, dont le premier opus « Sublimes Créatures » sortira au cinéma en février 2013. C’est un projet qui nous tient particulièrement à cœur. Tout d’abord, parce que nous adorons cette série dont nous venons de publier le quatrième et dernier tome, 19 Lunes. Et puis aussi, parce qu’il est possible que cette série se transforme en phénomène, comme ce fut le cas pour Twilight et dans une moindre mesure récemment Hunger Games.

L’autre axe très fort, que j’ai mis en place chez Hachette depuis quelques années, c’est la prolongation d’une politique de développement de la création française. Avec, depuis 9 mois, la série Les Effacés de Bertrand Puard, publiée sous la marque Hachette Romans mais qui s’adresse à des lecteurs à partir de 12 ans. C’est une formidable aventure car la personnalité et l’univers de l’auteur sont vraiment fantastiques, et puis, quelque chose de spécial se met en place et nous ne sommes pas à l’abri d’un très gros succès.

En 2013, nous lancerons plusieurs autres projets. Parmi eux, la Collection Black Moon Nouvelle, et une formule Black Moon Hors Série, sorte de magazine contenant, entre autres choses, des prépublications en avant-première, des nouvelles inédites et des interviews exclusives d’auteurs.

Nous allons également prêter notre marque à Pika pour des romans graphiques dérivés certains de nos textes littéraires comme Twilight et 16 Lunes. Ces adaptations paraîtront dans la collection Black Moon Graphics.

 

Un grand merci à Cécile Térouanne pour cet entretien !

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