Entretien avec Stéphane Marsan, directeur des publications chez Bragelonne

Stéphane Marsan

Stéphane Marsan, directeur des publications chez Bragelonne, s’est prêté au jeu des questions-réponses pour Barbacom. Affable quant à ses passions, il nous raconte en toute simplicité ses débuts, ses craintes et ses succès.

Dans un premier temps, pouvez-vous nous parler de votre parcours avant Bragelonne ?

J’ai entrepris des études de philosophie que j’ai abandonnées en 1992, suite à ma rencontre avec les créateurs de Multisim, une maison d’édition de jeu de rôle.
Nous avons rapidement sympathisé et, suite à cela, je leur ai proposé des textes et scenarii. Appréciant la qualité de mes créations, ils m’ont invité à continuer d’écrire pour eux.
À cette époque, j’ai écouté une sirène qui n’était pas seulement le jeu de rôle mais l’édition. Cette expérience chez Multisim m’a permis de découvrir l’ensemble du maillage composant la chaîne du livre : un processus passionnant, débutant par la conceptualisation d’une l’idée, puis sa réalisation (la réalisation de la maquette et sa correction) et enfin son arrivée en librairie.
Ce premier contact avec le monde de l’édition m’a beaucoup plu.

Et pourtant, je n’ai jamais voulu être éditeur. Petit, je rêvais d’être dessinateur de bande-dessinée. Ensuite, j’ai caressé l’idée d’être écrivain. Mais je pensais surtout devenir professeur de philosophie puisque mes études m’amenaient à enseigner cette matière.

Le basculement s’est produit chez Multisim en 1995, au moment où j’ai émis l’idée d’éditer des romans se déroulant dans l’univers des jeux des rôles que nous avions créés. Ayant trouvé cette idée très bonne, le patron de Multisim m’a donné son aval pour lancer et diriger ce projet. Nous avons alors créé les Editions Mnémos.

« …de cette rencontre est née ma vocation »

Mon deuxième coup de chance a été ma rencontre avec Mathieu Gaborit, dont le jeu de rôle Ecryme était sorti chez un autre éditeur un an plus tôt. Ayant eu écho du lancement de nos romans, Mathieu souhaitait me faire part de l’un de ses projets d’écriture.
Lors de notre rendez-vous dans un café Place de l’Odéon, il m’a précisé qu’il s’agissait d’une œuvre originale de fantasy sans rapport avec le jeu de rôle. Je lui ai expliqué que nous préférions, dans un premier temps, nous concentrer sur des titres liés au jeu de rôle, mais que j’aimerais bien jeter un œil à son manuscrit.
Nous nous sommes revus deux jours plus tard dans ce même café. Mathieu m’a alors tendu les premières pages de Souffre Jour dont j’ai commencé la lecture. Au bout d’à peine une demie-page, je me suis m’exclamé : « on le fait tout de suite !».
Une veine énorme donc, car de cette rencontre est née ma vocation. Mathieu est devenu presque instantanément le chef de file de la fantasy française avec un roman qui a eu une influence énorme. Alors que la fantasy connaissait un boom avec une production à 99% d’origine anglo-saxonne, Mathieu Gaborit initia une autre fantasy dont l’ambiance, le style, les préoccupations, et l’esthétique étaient novateurs. Cette nouvelle approche a créé une micro-révolution dont j’ai été le témoin dès le premier Salon du Livre. Des lecteurs sont venus nous voir sur notre minuscule stand pour nous féliciter d’avoir édité Souffre Jour qui leur avait fait découvrir une nouvelle facette de la fantasy.

L’instant inaugural se trouve vraiment là. Car, il est important de le rappeler, c’est l’auteur qui fait l’éditeur. Sans le savoir, Mathieu Gaborit m’a amené à publier de la fantasy française et à le faire d’une toute autre façon, puisqu’à cette époque, ce genre littéraire était l’apanage des grands groupes ; de grands ainés auxquels je dois énormément, comme Jacques Goimard chez Pocket SF et Jacques Sadoul chez J’ai Lu.
Les prémices d’une séparation avec Mnémos se firent sentir dès la fin des années 90. À cette période, j’ai rencontré l’équipe de Science-Fiction Magazine, dont l’un des deux rédacteurs en chef était Alain Névant. Nous sommes rapidement devenus amis et, voyant que je n’étais pas très heureux à Mnémos, Alain m’a posé une grande question : « si tu pouvais tout recommencer à zéro, en aurais-tu le courage ?». Après réflexion, je lui ai répondu que oui.
Début 2000, alors que Science-Fiction Magazine s’était arrêté et que je venais d’être licencié, nous nous sommes retrouvés pour parler de notre futur. Alain m’informa qu’il souhaitait se lancer dans l’édition et qu’il n’imaginait que moi au poste d’éditeur.
Nous avons donc créé les Éditions Bragelonne.

Quelle est l’histoire de Bragelonne ? Comment expliquez-vous son succès ? 

Bragelonne, créée le 1er Avril 2000, est la réunion de deux équipes : celle de Science-Fiction Magazine – avec Alain Névant, Henri Loevenbruck,  Emmanuel Baldenberger et  David Oghia – et celle, en partie, de Mnémos avec Barbara Liano et moi-même.
Nous étions au départ une maison à deux têtes qui a pris ensuite la forme d’un triumvirat : Alain et moi donnons depuis le début la direction éditoriale, mais par la suite Barbara, en charge de la gestion, est également devenue une importante décisionnaire.
En octobre 2000, nous avons lancé nos publications avec la volonté de rester sur des titres de fantasy. Alain, connaissant le corpus anglo-saxon, m’a listé des noms d’œuvres anglophones jamais traduites, à retraduire ou à rééditer qui lui tenaient à cœur. C’est comme cela que nous avons définit la ligne éditoriale de Bragelonne.

Nous avons pris le parti du grand format qui, à cette période, commençait à faire la différence, éditorialement parlant, sur les genres de l’imaginaire et plus particulièrement celui de la fantasy. Nous n’étions pas les seuls, Pygmalion et l’Atalante le faisaient également. Mais jusqu’à ce moment-là, la majorité des publications de fantasy sortait en poche (Anticipation, Présence du Futur, J’ai Lu, Pocket, etc.), ce genre étant assimilé aux romans de gare.
Le grand format lui a permis d’acquérir une image plus prestigieuse. Et grâce à cela, nous sommes entrés dans un cercle vertueux : les libraires préféraient vendre un grand format qui leur rapporte plus d’argent qu’un poche. Nous-même pouvions dégager davantage de bénéfice et donc mieux rémunérer nos collaborateurs, payer plus pour l’obtention de droits d’ouvrages ou pour une plus belle illustration de couverture, etc.
Bragelonne, poussée par une forte croissance – 10 romans en 2001, 20 en 2002, 30 en 2003, jusqu’à 70 à 80 grands formats en 2008 – est devenu rapidement le premier éditeur dans le domaine de l’imaginaire en langue française.

Puis, ayant fait le constat de cette réussite, nous avons cherché à gagner des parts de marché en proposant une grande diversité, non seulement pour nous positionner auprès des libraires en tant qu’éditeur incontournable, mais surtout pour montrer la vivacité de la fantasy.

Quelles sont vos missions au sein de Bragelonne ?

Je supervise l’ensemble des personnes qui font les livres : l’éditorial, le département artistique et, dans une certaine mesure, la fabrication. Le marketing ne dépend pas de moi mais nous travaillons tout de même ensemble. Les commerciaux viennent me voir pour avoir des conseils sur les livres, connaître la cible, estimer les mises en place, etc.

 

La deuxième partie de l’entretien avec Stéphane Marsan: retour sur la création des labels, le processus de sélection des manuscrits, la création des couvertures.

Photo © J.C. Caslot

 

Partagez !